La jeune Alici a p ose cette question, apparemment anodine, à sa mère :
- Pourquoi quand c’est plaisant, ça passe trop vite et que quand c’est moche, ça passe trop lentement?
- Va donc savoir ma p’tite! La vie est drôlement faite des fois…
Contrairement à ce qu’on nous a enseigné, le temps n’est pas réglé comme une horloge. Tic! Tac! Tic! Tac! Il s’égraine plus ou moins rapidement, selon ce qu’on en fait et la sensation qu’il laisse en passant. Souffrir, même pendant quelques secondes, vous semblera toujours trop. Alors que pour aimer… des heures, des jours et même une vie entière ne seront jamais assez.
J’ai utilisé les cinq premières infolettres de la « Vie rituelle » pour vous raconter dix années de ma relation virtuelle, la sixième pour décrire une journé e, les deux suivantes pour quelques minutes chacune et celle-ci pour suspendre le temps. Dix années racontées en quelques heures, alors que le même nombre d’heures s’avère insuffisant pour conter les dernières minutes. Après l’avoir rêvée chaque jour pendant une décennie entière, mon amoureuse virtuelle n’est plus qu’à une demi-seconde de moi… une éternité.
Comment une petite fraction de seconde peut-elle ainsi se prolonger? Devenir infiniment plus longue que la vie qui tente de la contenir ? J’y vois la preuve indéniable que le temps file, mais à vitesse variable.
On saute tous, au matin de notre vie, dans un autobus bondé qui roule depuis très très longtemps vers une destination inconnue. Entre ceux qui montent et ceux qui descendent, les paysages des années sans frontières défilent sous nos yeux. Bizarrement, lorsque la route est sans embûches, la navette prend du retard et reporte d’autant notre arrivée pour l’autre départ. Lorsque la chaussée est cahoteuse, le bus nous conduit plus vite vers la fin de notre périple. Sous le soleil, la pluie, la neige, il chemine, accélère, ralentit, prend des détours, mais jamais ne s’arrête. Fatigué, un soir, à notre heure, nous le quittons pour entrer seul à la maison.
Oui, le temps file à vitesse variable. Il y a des secondes qui valent des heures et des jours qui valent des années. Tout dépend de l’intensité de ce que l’on vit et de la manière dont on s’y implique. Les beaux moments, toujours trop brefs, pimentent la vie et lui donnent sa saveur particulière. Ils donnent les raisons et le courage nécessaires pour poursuivre notre voyage malgré les intempéries. Si votre vie semble s’écouler à toute allure, c’est de bon augure. Sinon, posez-vous des questions.
Ça me rappelle l’histoire d’un cheval (Je t’offre un cheval), plus noir que la nuit, qui galopait aussi vite que la terre tournait, pour ne jamais voir le soleil. Craignait-il que la lumière du jour mette en veilleuse ses rêves? En courant pour ne pas courir le risque, pensait-il échapper à sa réalité? Impossible de se fuir soi-même sans se rattraper. Comme lui, je m’étourdissais à tourner en rond, jusqu’à ce que fourbu, je m’épuise, m’éveille et réalise que je fantasmais ma vie.
Cependant, cette histoire d’amour capotée m’aura appris l’attente et le désir. Dans une société de consommation, ces mots sont injustement associés au sacrifice et à la punition. Aujourd’hui, on ne dé sire plus, on prend, on consomme, puis on jette et on recommence. On ne sait plus attendre, espérer, anticiper et désirer… corps, cœur et âme. Comment, dans ces circonstances, peut-on encore seulement rêver? Entre l’incapacité de rêver et le danger de trop le faire, je choisirai toujours la seconde option.
Sans le désir, comment savoir ce que l’on veut vraiment ? Faire des choix éclairés, établir des priorités, alimenter la motivation et savourer pleinement ce que l’on finira, peut-être, par avoir? Si l’attente procurait la plus grande partie du plaisir… Qu’y a-t-il de plus excitant que l’attente et de plus stimulant que le désir? Comment goûter autrement la surcharge émotive qu’ils suscitent? Comment ressentir ce sentiment puissant de « surexister » sans eux? L’esprit qui s’allume, la tête qui s’enflamme, le corps qui s’embrase, le cœur qui explose, tandis que l’être… s’expose.
Le seul problème avec le désir, c’est de déterminer à quel moment précis il nous fait confondre le rêve et la réalité. Le virtuel m’a appris à nourrir mes désirs, mais aussi à suralimenter mes fantas mes. À ce moment, la réalité ne peut plus rivaliser avec le rêve et risque fort de décevoir. Était-ce là ce qui m’attendait, debout au bout de ce passage obligé, à une fraction de seconde de mon rendez-vous clandestin avec le destin ?
Trop tard pour fuir, les pas rattrapent ma réflexion. Quelqu’un apparaîtra… fini de jouer à la cachette (ou à la gâchette, comme me l’a suggéré une lectrice). Gagné? Perdu? Je vais le savoir dans deux secondes. Je fige, tétanisé.
(à suivre)
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